Comment JK Rowling m’a préparé au combat
Comment JK Rowling m’a préparé au combat

Comment JK Rowling m’a préparé au combat

Lorsque j’ai publié mon premier roman, j’ai placé quelques lignes en anglais dans les remerciements, à la toute fin. Je tenais à remercier JK Rowling, car c’est après avoir lu Harry Potter que j’ai décidé de devenir écrivain. L’histoire personnelle de l’autrice m’a toujours inspiré à persévérer dans cette voie, et si, aujourd’hui, j’ai enfin l’impression que ma carrière mène quelque part, c’est en grande partie grâce à cette inspiration.

Mais au delà de ma vie professionnelle, JK Rowling m’a appris beaucoup de choses très importantes par l’intermédiaire d’Harry Potter. Elle m’a appris, par exemple, que l’on pouvait survivre au fait d’être différent, isolé, mis de côté et mal traité. Elle m’a appris que le comportement d’autrui vis à vis de ma personne n’était pas significatif de ma valeur intrinsèque, et qu’en somme si les gens étaient méchants avec moi, ça ne voulait pas forcément dire que je l’avais mérité.

C’était quelque chose que j’avais terriblement besoin de savoir, surtout pendant mon adolescence. Je souffre d’eczéma atopique depuis ma naissance, et pendant mes années collège j’ai fait des crises terribles qu’aucun dermatologue ne parvenait à soigner durablement. J’avais constamment le visage en feu, je me grattais au sang, ma peau s’en allait par plaques. Inutile de dire que mon apparence de lépreux ne me faisait aucune faveur dans la cour de l’école, et à cela venait s’ajouter mon comportement considéré comme « bizarre », et qui découlait certainement d’un manque de compréhension des codes sociaux de ma génération dû à mon isolement. Bref, je me suis beaucoup fait harceler. On m’a frappé, moqué, fait pleurer, on m’a même jeté un sac d’école très lourd dans le but de m’envoyer valdinguer dans un escalier -c’est une camarade qui l’a reçu à ma place, car le lanceur ou la lanceuse visait très mal, et heureusement personne n’a été blessé dans l’incident. Mais je n’étais pas en sécurité dans la cour du collège, et c’était à peine mieux au lycée.

J’aurais pu très facilement en venir à me détester, et pendant très longtemps je ne me suis pas beaucoup apprécié. Mais jamais je ne me suis ouvertement haï. Je ne me suis jamais blessé volontairement, je ne me suis jamais privé de manger, je n’ai jamais cherché à me faire du mal à moi-même. Même pendant les pires moments de ces années là, je n’ai jamais touché le fond du fond du désespoir.

J’avais commencé à lire Harry Potter à l’âge de six ans, et il sortait un nouveau tome tous les ans ou tous les deux ans. Je savais de source sûre, parce que JK Rowling avait commencé à me l’apprendre dès ma première année de primaire, que la façon dont les gens vous traitent, et ce qu’iels pensent de vous, n’est pas représentatif de la réalité. Les gens se trompent. Les gens développent des préjugés. Les gens ont peur de ce qu’iels ne reconnaissent pas, et cette peur se traduit très souvent par de l’agressivité et de la violence. La différence peut même, parfois, provoquer des guerres. Ça ne veut pas dire que vous le méritez.

JK Rowling m’a appris quantité d’autres choses importantes par l’intermédiaire d’Harry Potter. Elle m’a appris que les adultes n’ont pas toujours raison. Que le gouvernement peut se tromper, refuser de voir la réalité en face, et mentir par l’intermédiaire des médias. Que les injustices ne sont pas toujours des fatalités mais qu’il est toujours impératif de les refuser, d’y résister, et si on le peut, de les combattre. Que la valeur n’attend pas, n’a jamais attendu le nombre des années -et pas uniquement aux âmes bien nées. Qu’on peut et qu’on a le droit de changer. Qu’un coeur sincèrement repentant mérite une seconde chance. Qu’on peut finir en prison pour un truc qu’on a pas fait. Elle m’a appris à ne me fier ni aux rumeurs ni aux apparences mais aux faits vérifiables et de source sûre. À me forger ma propre opinion chaque fois que c’est possible. À être loyal envers mes amiEs, et ferme avec mes ennemiEs. À laisser les gens me surprendre, et à ne pas céder à la facilité de la malveillance. À aider, qui je peux et quand je peux.

JK Rowling ne m’a pas rendu parfait, loin de là. Mais, par l’intermédiaire d’Harry Potter, elle a contribué à mettre en place les bases de mon code moral et de mon esprit critique. Je suis comme tout le monde, parfois j’écoute trop mes émotions sans réfléchir. Mais je m’efforce toujours d’écouter quand on me dit que je me trompe, même si c’est très désagréable, et de m’éduquer quand je manque d’informations sur un sujet. J’ai des opinions fermes et définitives sur certaines choses, comme le fait que toute personne mérite la dignité et le respect de ses droits humains, peu importe le contexte. Mais je change ou je nuance mes avis quand je m’aperçois que j’ai tort ou quand j’apprends de nouvelles choses sur des sujets que je croyais maîtriser. Et ça, c’est JK Rowling qui m’a appris à le faire.

J’ai accepté très jeune que j’étais « différent » et que ce n’était pas une mauvaise chose, peu importe ce que les autres disaient et faisaient pour me convaincre du contraire. J’étais « différent » de beaucoup de manières, certaines complètement insignifiantes, d’autres beaucoup moins, mais pendant longtemps je n’ai pas été capable de baliser ma différence avec précision. Et puis, il y a quelques années, j’ai commencé à cerner une partie de ce qui faisait ce décalage inconfortable que je ressentais vis à vis du monde et de la place que je ne parvenais pas à y occuper. J’ai réalisé que, contrairement à ce qu’on m’avait dit depuis ma naissance, je n’étais pas une femme. Et ensuite, après encore quelques années de réflexion et de travail sur moi pour m’ouvrir l’esprit à cette possibilité, j’ai réalisé que non seulement je n’étais pas une femme, mais surtout, que j’étais un homme.

Je suis content, non pas nécessairement d’être un homme plutôt qu’une femme, mais de l’avoir compris. Je remercie JK Rowling de m’avoir appris à accepter que j’étais différent sans en faire une maladie, mais c’est tout de même plus facile de porter cette bannière une fois qu’on a compris exactement en quoi on est différent. En fait, comprendre en quoi on est différent, c’est la clef pour réaliser que ce mot ne veut rien dire. C’est un terme très vague qu’on peut utiliser tant qu’on ne sait pas, et puis une fois qu’on sait, on cesse d’être différent. Je ne suis pas différent. Je suis juste trans.

Comprendre cela m’a ouvert tout un nouveau monde de préjugés, de discrimination et d’agressivité dirigés, non pas unilatéralement vers ma personne, mais de manière générale vers toutes les personnes qui sont comme moi. Ayant de toute façon été maltraité toute ma vie par principe parce que j’étais « différent », ça n’a pas changé grand chose à ma façon de gérer cette situation. Je savais ce qu’étais la transphobie avant de m’apercevoir que j’étais trans. J’ai pris la mesure de l’étendue des racines de cette forêt maléfique en entrant complètement par la porte du militantisme queer, mais je l’avais toujours compté au nombre de mes « ennemis », même quand je ne la connaissais pas encore aussi bien que je la connais à présent. La transphobie est un Mangemort particulièrement cruel et vicieux, et je suis un membre de l’Ordre du Phoenix depuis déjà plusieurs années.

Après tout, c’est ce que JK Rowling a passé plus de dix ans à m’enseigner avec patience, par l’intermédiaire d’une très longue saga qui lui a coûté énormément de travail et d’énergie. Que les préjugés et les discriminations doivent être combattus pied à pied, qu’on doit leur résister, s’unir à l’intersectionnalité de toutes les luttes contre les inégalités. Tout cela est ancré en moi depuis bien avant que je n’apprenne la signification profonde de ces différents concepts dans notre société.

Il y a quelque chose d’ironique à devoir remercier cette femme de m’avoir si bien préparé à encaisser ses sorties sur ce qu’elle croit être la nature profonde de mon identité. Je ne vais pas revenir en détails sur ce qui a été dit, écrit, twitté. Je n’en ai pas envie et je n’en vois pas l’intérêt, d’autres que moi lui ont très bien répondu, point par point, citations et sources précises à la clef. Vraiment, je veux juste la remercier.

C’est grâce à elle si aujourd’hui j’ose dire que je suis un homme, si j’ose corriger mes instructeurs de rapière et de lutte d’un « c’est il » chaque fois qu’ils oublient et disent « elle », si j’ose me présenter comme Jolan et comme Monsieur. C’est grâce à elle si je suis capable d’écouter quand mes amiEs et parfois de parfaits inconnus sur twitter me font remarquer que j’ai dit un truc validiste ou psychophobe, grâce à elle si j’ai le réflexe de demander et d’étudier des sources précises avant de m’avancer sur un sujet que je ne maîtrise pas ou pas assez. C’est grâce à elle si je ris au lieu de pleurer quand elle dit que je suis, non pas un homme, mais juste une fille en conflit avec ce que la société attend de mon genre, « transisée » à force de traîner sur les réseaux sociaux et de lire les blogs de personnes queers. Grâce à elle que je peux lire ce genre de chose et hausser les épaules car j’ai suffisamment confiance en moi, car j’ai eu l’espace et la capacité mentale d’explorer qui et ce que je suis, car je sais qui et ce que je suis. Je sais que je suis un homme, de la même manière que je sais que je suis droitier et que le ciel est bleu. Elle peut me dire le contraire autant qu’elle veut, ça ne changera pas la réalité. Je serai toujours un homme droitier, et le ciel sera toujours bleu.

Tout le monde n’a pas hérité de la solidité des épaules d’Harry James Potter, malheureusement. Alors si, à elle, je lui dis merci de m’avoir formé et préparé à cette situation, à vous qui ne vous sentez ni formé ni préparé, je dis ceci :

Si par ma vie ou par ma mort je peux vous protéger, je le ferai. Mon épée est votre.

Aragorn, La Communauté de l’Anneau (JRR Tolkien)

2 commentaires

  1. Nathalie Bagadey

    Ah, très beau message ! Yes !
    Même si je suis déçue (et très surprise) de la position actuelle de JK Rowling, je ne renierai jamais les joies profondes que m’a procuré la lecture de cette série. Et les enseignements de valeur que j’en retire sont très proches des tiennes.

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